Publié le 15 mai 2024

La sécurité d’un saut ne se joue pas dans les airs, mais dans la rigueur de sa préparation au sol.

  • La visualisation mentale transforme les procédures d’urgence en réflexes.
  • Une coordination précise au sol élimine le risque de collision en vol.
  • Un rituel de vérification systématique est le seul rempart contre la défaillance matérielle.

Recommandation : Adoptez une discipline de briefing et de vérification systématique avant même de penser à monter dans l’avion. C’est l’acte de parachutisme le plus important que vous ferez.

L’image du parachutiste expérimenté, décontracté, qui semble improviser sa préparation avant de se jeter dans le vide, est un cliché tenace. Pour ceux qui ont tendance à sauter les étapes, cette désinvolture peut sembler être la marque des vrais experts. On se fie à son instinct, on jette un œil rapide à son équipement, on se dit « on verra bien en l’air ». Pourtant, cette approche est le chemin le plus court vers l’incident. La sécurité en parachutisme, surtout dans un environnement exigeant comme les Alpes suisses, ne tolère pas l’à-peu-près. Elle est le fruit d’une discipline méthodique, d’un véritable rituel répété au sol jusqu’à devenir une seconde nature.

Loin d’être une contrainte, cette routine est l’acte de liberté ultime : celui qui permet de s’abandonner pleinement aux sensations de la chute libre, l’esprit libéré du doute. Mais si la véritable clé n’était pas de simplement « vérifier » une liste de points, mais de comprendre la logique profonde derrière chaque étape ? Il ne s’agit pas de cocher des cases, mais de construire activement une « chaîne de survie » dont chaque maillon, de la préparation mentale à la coordination de groupe, est forgé au sol, bien avant que les portes de l’avion ne s’ouvrent. La moindre faiblesse dans cette chaîne peut avoir des conséquences irréversibles.

Cet article n’est pas une simple liste de conseils. C’est un protocole opérationnel destiné aux sauteurs qui veulent passer de l’improvisation à la maîtrise. Nous allons décomposer méthodiquement les phases critiques de la préparation au sol, en insistant non pas sur le « quoi faire », mais sur le « pourquoi c’est vital ». De la visualisation à la gestion des responsabilités, chaque section vous donnera les clés pour transformer votre routine pré-saut en votre meilleure assurance-vie.

Pour naviguer efficacement à travers ces protocoles essentiels, ce guide est structuré en plusieurs étapes clés. Chacune aborde un aspect critique de la discipline pré-vol qui garantit une sécurité et une performance optimales.

Visualiser le saut

La préparation mentale n’est pas une simple « pensée positive » ; c’est un entraînement neurologique. Le cerveau ne faisant pas la différence entre une situation intensément imaginée et une situation réelle, la visualisation permet de créer des schémas neuronaux. En pratiquant la visualisation, vous préparez littéralement votre cerveau à exécuter les bonnes actions au bon moment. C’est une technique utilisée par les athlètes de haut niveau pour automatiser la performance et la gestion du stress. Pour un parachutiste, cela signifie transformer les procédures, notamment celles d’urgence, en réflexes conditionnés plutôt qu’en réactions paniquées.

Ce rituel doit inclure la séquence complète, de la sortie de l’avion à un atterrissage en douceur, en intégrant tous les sens : le bruit du vent, la sensation du harnais, les repères visuels au sol. L’un des aspects les plus critiques de cette pratique est la répétition mentale des procédures d’urgence. Visualiser un scénario de non-ouverture, de poignée de secours à trouver, ou d’emmêlement de suspentes, et dérouler mentalement la séquence d’actions correctives, ancre ces gestes dans votre mémoire musculaire et décisionnelle. C’est ce qui vous permettra de réagir correctement, presque instinctivement, si l’imprévu survient.

Plan d’action : Votre protocole de visualisation mentale

  1. Installation : Installez-vous dans un endroit calme et prenez 5 respirations profondes pour atteindre un état de relaxation focalisée.
  2. Séquence complète : Visualisez le saut en perspective interne, de la sortie d’avion au posé, en détaillant chaque action clé.
  3. Immersion sensorielle : Intégrez le bruit du vent, les sensations kinesthésiques du corps en chute, et les repères visuels spécifiques à votre zone de saut.
  4. Scénarios d’urgence : Répétez mentalement au moins deux procédures d’urgence différentes (ex: libération, ouverture du secours), en visualisant chaque geste de manière fluide.
  5. Ancrage positif : Terminez par la visualisation d’un saut parfaitement réussi, en vous concentrant sur les émotions de satisfaction et de contrôle.

Coordonner la sortie

La sortie de l’avion est l’un des moments les plus critiques d’un saut en groupe. Une mauvaise coordination peut entraîner des collisions en l’air, des emmêlements ou une désorientation dangereuse. Ce risque n’est pas théorique ; le rapport annuel de l’OFAC sur la sécurité aérienne montre une augmentation globale des incidents. Bien que tous ne soient pas liés au parachutisme, cela souligne la densité croissante du trafic et l’impératif d’une discipline sans faille. En 2023, ce sont 9995 incidents qui ont été traités par l’OFAC, soit une hausse significative qui impose une vigilance accrue.

La coordination de la sortie doit être définie avec une précision militaire au sol, lors du briefing. Cela inclut : l’ordre de sortie (qui sort et quand), le timing exact entre les groupes ou les individus pour garantir une séparation horizontale suffisante, et les signaux manuels clairs et non ambigus. Chaque sauteur doit connaître sa position exacte, son axe de sortie et la direction de dérive initiale. Dans un avion comme le Pilatus Porter, fréquent en Suisse, l’espace est réduit et chaque mouvement compte. L’improvisation n’a pas sa place.

Vue arrière d'un groupe de parachutistes coordonnant leur sortie depuis un Pilatus Porter

Comme le montre cette image, la phase précédant la sortie est un moment de concentration intense où la communication non verbale est primordiale. Chaque membre du groupe doit avoir une conscience situationnelle parfaite, non seulement de son propre rôle mais aussi de celui des autres. C’est cette synchronisation, répétée et validée au sol, qui transforme une sortie potentiellement chaotique en une manœuvre sûre et contrôlée.

Définir les hauteurs de séparation

La gestion de l’altitude est le pilier de la sécurité en chute libre. Chaque phase du saut est rythmée par des hauteurs clés qui ne sont pas des suggestions, mais des limites impératives. Définir et respecter les hauteurs de séparation et d’ouverture est fondamental pour éviter les interférences entre parachutistes et se donner le temps nécessaire pour gérer un éventuel incident. La hauteur minimale d’ouverture pour un parachutiste confirmé est généralement de 1000 mètres, tandis que pour les élèves ou les sauts en tandem, cette altitude est portée à 1500 mètres minimum pour offrir une marge de sécurité accrue.

Ces altitudes ne sont pas choisies au hasard ; elles tiennent compte du temps nécessaire pour analyser une situation, prendre une décision et exécuter une procédure d’urgence. Le briefing pré-saut doit établir sans ambiguïté la hauteur de séparation du groupe (le « break-off ») et l’altitude d’ouverture individuelle. En Suisse, le contexte alpin ajoute une complexité : l’altitude de la dropzone (QNH) varie et doit être vérifiée avant chaque rotation pour calibrer correctement les altimètres. Tous les altimètres du groupe doivent être synchronisés pour que tout le monde travaille avec les mêmes références. Voici les standards d’altitude typiquement appliqués en Suisse.

Altitudes standards d’ouverture en Suisse selon le type de saut
Type de saut Altitude d’ouverture Altitude de sortie Durée chute libre
Tandem standard 1500 m (5500 ft) 4000 m (14000 ft) 45 secondes
Solo débutant 1500 m minimum 3000-4000 m 30-50 secondes
Formation PAC 1500 m 4000 m 45-50 secondes
Parachutistes confirmés 1000 m 4000+ m 50-60 secondes

Le respect de ces fenêtres d’altitude est non-négociable. Programmer des alarmes sonores sur son altimètre pour le break-off et l’ouverture est une pratique de sécurité essentielle qui ne repose pas uniquement sur la vigilance visuelle, souvent affectée par la charge cognitive de la chute libre.

Éviter les malentendus

Un plan de saut, aussi parfait soit-il sur le papier, ne vaut rien s’il n’est pas communiqué, compris et validé par tous les participants. Les malentendus sont une source majeure d’incidents, notamment les quasi-collisions en vol (airprox). La communication verbale au sol doit être claire, concise et directive. Le briefing doit couvrir le plan de vol de l’avion, l’axe de largage, le circuit sous voile et les procédures d’urgence spécifiques au saut. C’est le moment de poser toutes les questions, même celles qui semblent « stupides ». Une fois dans l’avion, avec le bruit et le stress, il est trop tard.

Les données suisses sont claires sur ce point. Selon le Service suisse d’enquête de sécurité (SESE), 6 airprox avec risque élevé ou significatif de collision ont été recensés en 2024, soulignant que la prévention des collisions en vol et au sol est une préoccupation majeure. Pour y répondre, la Suisse a mis en place l’Airprox Analysis Board (AAB), un organe dédié à l’analyse de ces incidents. Cette culture du reporting et de l’analyse montre à quel point la communication et l’absence de malentendus sont au cœur de la sécurité systémique. Chaque sauteur a la responsabilité de s’assurer qu’il a compris 100% du plan et que ses voisins l’ont également compris. Cela passe par une écoute active et des reformulations (« Donc, si je comprends bien, on sépare à 1800m et on dérive sur l’axe 90 degrés ? »).

Ce souci de clarté doit se poursuivre sous voile. Les règles de priorité (le parachutiste le plus bas a la priorité), le sens du circuit d’atterrissage et les zones de dégagement doivent être connus de tous. L’improvisation d’un virage bas pour « faire joli » ou une approche non standard met en danger non seulement le sauteur lui-même, mais aussi toutes les personnes au sol et les autres sous voile.

Optimiser le check matériel

La vérification du matériel n’est pas une formalité à expédier. C’est un rituel tactile et visuel qui doit être exécuté de manière systématique avant chaque saut, sans exception. Se fier à la mémoire ou à l’habitude est une erreur ; le stress ou la distraction peuvent faire oublier un point crucial. La méthode la plus sûre est de suivre un flux logique et répétable, en touchant physiquement chaque composant. On commence généralement du haut vers le bas : extracteur, voile de secours (présence de la poignée, plomb intact), système de libération (trois anneaux), sangles de poitrine et de cuisse, poignée de la voile principale.

Ce contrôle doit être fait par le sauteur lui-même, puis idéalement validé par un autre parachutiste (contrôle croisé). L’œil neuf d’un co-équipier peut repérer une anomalie que l’on a manquée. L’engagement de la communauté parachutiste suisse envers la sécurité est fort, avec près de 2300 parachutistes membres de Swiss Skydive, où la certification annuelle des écoles et le respect des standards sont la norme. Ce professionnalisme doit se refléter dans la discipline personnelle de chaque sauteur.

Gros plan macro sur des mains vérifiant les connexions d'un harnais de parachute

Comme le montre ce gros plan, la vérification est un acte de précision. Il s’agit de sentir la tension des sangles, de vérifier le bon cheminement des câbles de libération, de s’assurer que les poignées sont bien en place et accessibles. Ce n’est qu’après ce rituel complet que l’on peut considérer son équipement comme « prêt à voler ». Toute anomalie, même mineure, doit être signalée immédiatement à un plieur ou un instructeur. Ne jamais sauter avec un doute sur son matériel.

Optimiser la check-list personnelle

La sécurité en parachutisme ne dépend pas uniquement de l’équipement ou du plan de saut. Le facteur humain est la variable la plus importante et la plus imprévisible. Un sauteur, même très expérimenté avec un matériel parfait, devient un danger pour lui-même et les autres s’il n’est pas en pleine possession de ses moyens. C’est pourquoi une auto-évaluation honnête avant de décider de sauter est une étape non-négociable de la préparation.

L’aviation a développé un mnémonique simple et efficace, parfaitement adaptable au parachutisme : la check-list « I’M SAFE ». Elle permet de passer en revue les facteurs physiologiques et psychologiques qui peuvent altérer le jugement et les performances. Avant chaque journée de sauts, chaque parachutiste devrait se poser ces questions avec une franchise totale :

  • I – Illness (Maladie) : Suis-je en bonne santé ? Un simple rhume peut affecter l’équilibrage des oreilles et provoquer des douleurs intenses.
  • M – Medication (Médicaments) : Ai-je pris des médicaments ? Certains peuvent altérer la vigilance ou les temps de réaction.
  • S – Stress : Suis-je stressé par des facteurs personnels ou professionnels ? Le stress réduit la capacité de prise de décision.
  • A – Alcohol (Alcool) : Ai-je consommé de l’alcool dans les dernières heures ? La règle est simple : tolérance zéro.
  • F – Fatigue : Suis-je reposé ? Le manque de sommeil a un impact sur la concentration et le jugement comparable à celui de l’alcool.
  • E – Emotion (Émotion) : Suis-je dans un état émotionnel stable ? La colère, la tristesse ou une euphorie excessive peuvent conduire à des prises de risque inconsidérées.

Savoir renoncer à un saut parce que l’un de ces critères n’est pas rempli n’est pas un signe de faiblesse, mais la marque d’un vrai professionnel. L’impact positif d’une bonne préparation mentale et physique est palpable, comme en témoigne Fiona Z. après son saut :

J’ai tellement aimé que je regarde sans cesse la vidéo et je pense de plus en plus à faire la formation… Mais je me suis senti revivre dans les airs.

– Fiona Z., Flying Devil

Optimiser le briefing pré-saut

Le briefing pré-saut est le cœur battant de la préparation au sol. Ce n’est pas un monologue de l’instructeur ou du load organizer ; c’est un dialogue interactif où l’objectif est d’atteindre une compréhension partagée et absolue du déroulement du saut. Pour un sauteur, l’attitude passive consistant à « juste écouter » est insuffisante et dangereuse. Il faut adopter une posture active : poser des questions, demander des clarifications, reformuler pour valider sa compréhension. L’encadrement, souvent assuré par des membres formés selon les standards de Swiss Skydive, est là pour ça.

Un briefing efficace doit être structuré et couvrir tous les aspects du saut sans laisser de place à l’interprétation. Selon les standards de formation européens, une demi-journée minimum de préparation théorique est requise avant le premier saut d’un stage PAC, ce qui démontre l’importance accordée à cette phase. Les briefings ultérieurs sont plus courts mais doivent rester complets. Ils doivent impérativement aborder : le plan de vol, l’ordre et le timing de sortie, les figures et manœuvres prévues en chute, l’altitude de séparation, l’axe de dérive, le plan de vol sous voile et les procédures d’urgence adaptées au saut du jour. La citation suivante, extraite d’un manuel de formation, résume parfaitement l’état d’esprit requis :

Lors de la formation, soyez attentif et posez des questions. Ne laissez aucune zone d’ombre; une fois dans l’avion, il est un peu tard pour demander des explications.

– Manuel FFP, Notions de Base – Premiers Sauts FFP

En Suisse, des écoles comme Romandie Parachutisme mettent l’accent sur un accompagnement progressif, avec une formation théorique au sol avant même le premier saut à 1200 mètres, puis des sauts de plus en plus hauts. Cette approche par paliers garantit que la complexité n’augmente qu’une fois les bases parfaitement maîtrisées.

À retenir

  • La préparation mentale n’est pas une option, c’est un entraînement neurologique qui forge les réflexes d’urgence.
  • La coordination de sortie se base sur des règles précises de timing et de signaux validées au sol pour garantir la séparation.
  • Le respect des altitudes de séparation et d’ouverture est une règle absolue, soutenue par l’utilisation systématique d’alarmes.

Définir les responsabilités du cadre au sol et dans l’avion

Dans un environnement aussi dynamique que le parachutisme, la sécurité repose sur une structure claire des responsabilités. Le « cadre » — qu’il s’agisse d’un instructeur, d’un coach ou d’un « Load Organizer » pour les sauts en groupe — n’est pas juste un participant plus expérimenté. Il est le garant de la sécurité collective et de l’application des procédures. Ses responsabilités commencent bien avant l’embarquement et se terminent une fois tout le monde posé en sécurité. Ignorer ou contester son autorité en l’air est une faute grave.

Au sol, sa mission est de concevoir un plan de saut adapté au niveau du participant le moins expérimenté, de briefer clairement ce plan et de s’assurer que tout le monde l’a compris. Dans l’avion, il est responsable de l’ordre de sortie, de la coordination avec le pilote pour un largage optimal et de la dernière vérification visuelle des équipements. Ses responsabilités sont multiples et critiques :

  • Établir l’ordre de sortie et communiquer clairement le plan de vol.
  • Vérifier les qualifications et l’expérience de chaque sauteur.
  • Adapter le plan aux conditions météorologiques changeantes.
  • Coordonner avec le pilote pour le point de largage et l’axe de vol.
  • Créer un climat de sécurité psychologique où les questions sont encouragées.
  • S’assurer que le saut est documenté conformément aux règlements.

Pour le sauteur, la responsabilité est de respecter les directives du cadre, de communiquer toute inquiétude ou problème et de rester concentré sur sa propre mission au sein du plan global. Comme le souligne une école suisse, la sécurité est un effort conjoint :

La supervision constante par des instructeurs expérimentés et la conformité aux règlements de l’industrie sont des piliers de la sécurité dans le parachutisme sportif.

– Romandie Parachutisme, La Sécurité dans le Parachutisme

Cette structure hiérarchique n’est pas là pour brider la liberté, mais pour la permettre. C’est en s’appuyant sur un cadre clair et des responsabilités définies que chaque sauteur peut se concentrer sur sa performance, en toute confiance.

En définitive, la préparation au sol n’est pas une simple préface au saut, elle en est le chapitre le plus important. Transformer ces étapes en un rituel discipliné et non-négociable est l’investissement le plus rentable que vous puissiez faire pour votre sécurité et votre plaisir. La prochaine étape logique est d’appliquer ce protocole avec une rigueur absolue dès votre prochain saut.

Rédigé par Urs Baumann, Chef-Instructeur Swiss Skydive et Examinateur Fédéral. Avec plus de 12 000 sauts à son actif et 25 ans d'expérience dans l'enseignement, il est une référence en matière de réglementation aérienne et de sécurité en Suisse. Il supervise la formation des futurs moniteurs et valide les licences.